WHEEL + STONED JESUS @ Le Botanique, Bruxelles – 1er avril 2026

Expédions sans la moindre pitié le cas Ice Sealed Eyes, propulsé on ne sait trop comment en ouverture avec ce qui, paraît-il, relève de la musique. On leur abandonne volontiers la pleine responsabilité de cette affirmation pour nous tourner fissa et sans demander notre reste vers choses sérieuses. Les vraies. Parce que les power trios, eux, ne trichent pas. Jamais. Et STONED JESUS ne se contente pas de confirmer la règle : il la martèle, la sculpte, la grave dans le marbre à coups de riffs massifs.

Entre stoner et doom, les Ukrainiens — qui se décrivent eux-mêmes avec une savoureuse désinvolture comme un « prog doom grunge something band from Ukraine » — nous balancent en rafale des déflagrations sonores d’une lourdeur et d’une fine brutalité rare. Des coups de butoir et des impacts à l’instar de ceux – bien plus tragiques – qui résonnent d’autant plus fort qu’ils font écho à ceux qu’ils se ramassent quotidiennement sur la tronche à Kyiv, leur ville d’origine. Slava Ukraini !

Et en matière de puissance de feu, STONED JESUS savent de quoi ils parlent. Sur scène, ils déploient une intensité quasi militaire, à l’instar de celle de leurs compatriotes sur le front Est : 70 minutes d’un assaut sonore ininterrompu, un véritable tapis de feu déroulé à travers toute leur discographie. Certes, quelques respirations — parfois un peu trop longues — viennent relâcher la pression, mais elles ne font que mieux préparer la prochaine salve, encore plus écrasante. Le drapeau ukrainien, posé avec une fausse nonchalance sur un ampli Marshall, vibre et ondule sous les fréquences de la Gibson, tandis que la section rythmique, implacable, forge une déferlante sonore d’une lourdeur abyssale. Le rouleau compresseur STONED JESUS est lancé — et rien ne lui résiste. Seul bémol : un son parfois brouillon, presque étouffé, qui écrase les nuances et ne rend pas pleinement justice à la performance du trio — à moins que l’expérience front stage n’en soit la cause.

Un constat qui, malheureusement, pèse encore plus lourd sur la prestation de WHEEL, leurs co-headliners du soir. Alternant chaque soir l’ordre de passage tout au long de cette tournée avec une rigueur mathématique, les deux groupes partagent un temps de jeu identique. Mais ce soir, une question persiste : n’aurait-il pas été plus judicieux de laisser WHEEL conclure ?

Car si WHEEL peut parfaitement servir d’amuse-bouche raffiné pour les palais délicats, STONED JESUS, lui, incarne le festin pantagruélique et gargantuesque pour amateurs rabelaisiens de sensations fortes. Mais l’ordre inverse aurait tout aussi bien fonctionné et nous aurait même davantage séduit : un uppercut massif signé STONED JESUS en ouverture de soirée, suivi d’un baume faussement apaisant appliqué en trompe-l’oeil par WHEEL.

Les Norvégiens, fidèles à leur réputation, déconstruisent les codes avec une précision chirurgicale. Leur prestation est un véritable tour de force où la complexité épouse la virtuosité avec une élégance redoutable. Leurs compositions, longues, ciselées, presque obsessionnelles, prennent sur scène une ampleur décuplée — comme une muscle car figée en showroom qui ne révèle sa vraie nature qu’une fois lancée à pleine vitesse sur l’asphalte.

Les deux groupes se rejoignent d’ailleurs dans cette propension à étirer leurs morceaux, la prestation live venant creuser et amplifier davantage encore leur profondeur et leur densité. Si STONED JESUS remporte ce soir la bataille à l’applaudimètre, WHEEL talonne les Ukrainiens et leur tient tête sans faiblir au sonomètre, flirtant dangereusement avec la zone rouge. Et en ce soir de poisson d’avril, aucun doute : au Botanique, on a pêché au gros, pas à la ligne fine. Et on a sorti du gros, du lourd et même du très lourd.